Combien de systèmes dans le monde, et quelle part pour Windows ?#
Un dernier exercice, ouvertement spéculatif mais éclairant. On ne peut pas recenser tous les systèmes déployés sur Terre ; on peut toutefois poser des ordres de grandeur, en séparant nettement le sourcé du supposé.
Quatre ancres sourcées (chiffres primaires) :
| Population | Nombre | Famille de noyau | Source |
|---|---|---|---|
| Appareils Android actifs | > 3 milliards | Linux | Google, 2025 |
| Appareils Apple actifs | ~2,5 milliards | BSD/Darwin | Apple, 2026 |
| Appareils Windows actifs | ~1,6 milliard | NT | Microsoft, 2026 |
| Objets connectés (IoT) | ~21 milliards | Linux / RTOS | IoT Analytics, 2025 |
À cela s’ajoutent des estimations, faute de chiffres publics récents. Les serveurs, d’abord : le parc se compte en dizaines de millions de machines physiques (les livraisons mondiales tournent autour de 12 à 13 millions par an), et en bien davantage d’instances virtuelles ; côté système, Linux y est largement majoritaire — un rapport IDC de 2017 donnait déjà, tous déploiements confondus, Linux ~68 % contre Windows ~32 % (Windows ne restant nº 1 que du marché payant). Puis le détail du poste de travail (Mac, ChromeOS, Linux).
Le calcul — et il faut le prendre pour ce qu’il est. Additionner un capteur connecté et un ordinateur est discutable : beaucoup d’objets ne portent qu’un RTOS minuscule, parfois aucun système. Mais même en jouant le jeu, et en étant délibérément généreux avec Windows (1,6 milliard de postes clients, plus une hypothèse volontairement gonflée de 0,3 milliard d’instances serveurs — bien au-delà du parc réel, on vient de le voir) et prudent partout ailleurs, la part de Windows dans l’ensemble des systèmes déployés tombe à :
- environ 23 % si l’on ignore complètement l’IoT ;
- environ 6 % si l’on compte les ~21 milliards d’objets connectés.
Dans tous les scénarios, Windows est une minorité — au mieux moins d’un quart, plus vraisemblablement sous les 10 %. Le numérique mondial tourne, en nombre, très majoritairement sous la famille Unix (Linux d’abord, puis Darwin et BSD) ; Windows y garde un rôle important, mais circonscrit au poste de travail client.
Sources :
- Google — plus de 3 milliards d’appareils Android actifs (Google I/O, mai 2025)
- Apple — 2,5 milliards d’appareils actifs (résultats du 1er trimestre, janvier 2026)
- Microsoft — 1,4 milliard d’appareils Windows actifs (juin 2025), ~1,6 milliard annoncé en avril 2026
- IoT Analytics — ~21 milliards d’objets connectés (State of IoT 2025)
- W3Techs — Windows ≈ 8 % des serveurs web
- The Next Platform — livraisons mondiales de serveurs (~3 millions par trimestre, 2024)
- Red Hat (chiffres IDC 2017) — tous déploiements confondus : Linux ~68 %, Windows ~32 %
Conclusion#
Trois constats se dégagent de ce tour d’horizon.
Le recul de Windows est réel, mais c’est surtout un défaut d’expansion. Les segments perdus au sens strict se datent précisément, entre 2012 et 2024 : le pare-feu d’entreprise, la télévision, la tablette, le bracelet connecté, l’infoloisir automobile, le téléphone, l’embarqué généraliste, la réalité virtuelle. L’essentiel de l’affaiblissement ne vient pourtant pas de là. Il vient de ce que presque tous les marchés nés depuis vingt ans ont échappé à Windows : le smartphone, le téléviseur connecté, le conteneur, le cloud, la grappe d’entraînement d’intelligence artificielle n’existaient pas comme marchés de masse au milieu des années 2000. Windows en a contesté plusieurs et n’en a emporté aucun. Le monde a grandi autour de lui plus qu’il ne l’a évincé.
Le vainqueur n’est pas Linux, c’est la famille Unix. Linux règne sans partage sur les superordinateurs, domine les serveurs web et la majorité des cœurs de calcul du cloud. Mais les deux systèmes qui ont remplacé Windows Phone reposent l’un sur un noyau Linux, l’autre sur Darwin, dont le noyau hybride mêle un micro-noyau Mach et une couche BSD ; les pare-feu qui ont succédé à Forefront TMG tournent sous FreeBSD ; les consoles qui devancent la Xbox reposent sur FreeBSD ou sur un noyau propriétaire ; l’infoloisir qui a remplacé Windows Embedded Automotive tourne sous QNX, un Unix propriétaire ; et l’avionique certifiée n’a jamais relevé ni de Windows ni de Linux, mais de systèmes temps réel propriétaires. Écrire « Linux a gagné » serait inexact en plusieurs endroits. Écrire que la famille Unix, au sens large, a gagné est exact presque partout.
Les bastions qui subsistent ont un point commun, et ce n’est pas le système d’exploitation. Annuaire d’entreprise, supervision industrielle, stations de conception assistée par ordinateur, distributeurs de billets et bornes interactives, poste de bureau : dans chacun de ces cas, ce qui retient Windows n’est pas Windows. C’est le catalogue logiciel au-dessus — Active Directory et ses stratégies de groupe, CATIA et SolidWorks, les logiciels de supervision, la suite bureautique, les applications métier certifiées par un fournisseur. Windows y est moins choisi qu’hérité par qui a besoin de ce qui tourne dessus. La position reste solide, et il faut le dire avec la même netteté que les reculs : environ 71 % du poste de bureau, l’annuaire de près de 90 % des grandes entreprises, et quelques-uns des segments les plus rentables du marché. Mais c’est une position devenue dérivée, tenue par la dépendance applicative et l’inertie organisationnelle plutôt que par les qualités propres du système.
De ces trois constats se dégage une ligne de partage assez nette : on ne choisit jamais vraiment un système d’exploitation, mais le catalogue de logiciels qui tourne dessus. Là où un utilisateur voit la machine et se soucie de ces logiciels, l’écosystème en place l’emporte : sur le bureau, Windows reste retenu par son catalogue (bureautique, jeux, logiciels métier), exactement comme le smartphone l’est par les magasins d’applications d’Android et d’iOS. Mais partout où l’utilisateur final ignore quel système il utilise — dans un routeur, un téléviseur, un distributeur de billets, une grappe de calcul —, aucun catalogue grand public n’est en jeu : la décision revient à un technicien qui arbitre sur le coût, la licence et la maîtrise technique. Ce sont précisément les critères qui ont fait gagner la famille Unix.
