Les trois segments réunis dans cet article ont un point commun : Windows y a été réellement présent, souvent dominant, mais sa position recule. Ce ne sont donc ni des terres où Windows n’a jamais régné, ni des bastions qu’il tient fermement — ce sont des brèches. La plus emblématique est son dernier grand bastion, le poste de travail ; viennent ensuite deux conquêtes plus anciennes en reflux, les bases de données et les consoles de jeu.
Le poste de travail : le dernier grand bastion qui se fissure#
Windows domine toujours l’ordinateur de bureau et le PC portable — mais même ce dernier réduit se fissure, par trois voies : les usages, le matériel, et le secteur public.
Le bureau, et le piège des chiffres#
Commençons par le chiffre lui-même, car les gros titres l’ont récemment lu de travers. Selon StatCounter, Windows représente aujourd’hui environ 71 % du poste de bureau mondial (juillet 2026). Ce chiffre a donné lieu, mi-2026, à une méprise instructive : la mesure comportait alors une large ligne « Unknown » (les visites dont le système n’était pas identifié) qui, en apparence, faisait passer Windows sous les 60 % — d’où des titres proclamant sa chute. C’était un artefact de mesure : en écartant cette ligne, Windows restait autour de 71-72 %. Depuis, cette ligne a disparu de la mesure, et Windows y figure directement à ~71 %. Le déclin est bien réel, mais graduel : Windows tournait autour de 95 % du bureau vers 2009 — une érosion continue sur quinze ans, pas un effondrement.
Il faut toutefois changer de focale. Rapporté à tous les appareils (ordinateurs, téléphones, tablettes), Windows ne pèse plus qu’environ 28 %, désormais dépassé par Android. Le « bastion » du bureau est donc un bastion sur un territoire qui rétrécit : le poste de travail compte de moins en moins, à mesure que l’informatique s’est déplacée vers le mobile et le navigateur.
Sources :
- StatCounter — systèmes d’exploitation du poste de bureau (monde)
- Windows Latest — non, Windows n’est pas passé sous les 60 % (le piège de la ligne « Unknown »)
- StatCounter — systèmes d’exploitation, tous appareils confondus
Les usages qui fissurent le bureau#
Trois usages érodent le bureau par le côté, sans attaque frontale.
Les Chromebooks, d’abord — ces portables sous ChromeOS (un système fondé sur Linux). Ils ont pris une place majeure dans l’éducation américaine : dès 2015, ils représentaient environ la moitié des appareils achetés par les écoles aux États-Unis. Le marché a été dopé par la pandémie, puis a connu son premier recul en 2022 ; mais une génération d’élèves a appris sur un système qui n’est pas Windows.
Le jeu vidéo, ensuite. Longtemps, jouer sur PC imposait Windows. La Steam Deck de Valve, une console portable sous SteamOS (Linux), a changé la donne grâce à Proton — une couche de compatibilité qui exécute les jeux conçus pour Windows directement sous Linux, sans portage. Résultat : la part de Linux parmi les joueurs Steam a atteint des sommets inédits en 2026 (jusqu’à 5,3 % en mars, ~3,7 % en juin). Le verrou technique s’est largement desserré : environ 90 % des jeux Windows démarrent désormais sous Linux, et, sur cartes graphiques AMD, les performances y égalent Windows — à moins de 5 % près en général, et parfois à l’avantage de Linux (une compilation de 17 jeux place la Radeon 9070 XT à 98 % des performances Windows en 1080p). Sur cartes Nvidia, en revanche, Windows conserve l’avantage, jusqu’à ~20 %, faute de pilotes aussi aboutis.
Un verrou important subsiste toutefois : l’anti-triche. Les dispositifs anti-triche au niveau du noyau — que beaucoup de gros jeux compétitifs refusent d’abandonner — ne fonctionnent pas sous Linux : Valorant, League of Legends, Call of Duty ou Battlefield restent ainsi injouables sur SteamOS et la Steam Deck. Le jeu solo et l’essentiel du catalogue sont donc gagnés ; le multijoueur compétitif à anti-triche noyau, non.
Enfin, le poste de développeur — et c’est Microsoft elle-même qui a cédé. Avec WSL (Windows Subsystem for Linux), Windows intègre désormais un vrai noyau Linux, dans une machine virtuelle légère, pour faire tourner les outils de développement nés sous Linux. Microsoft en a même ouvert le code source en mai 2025. Autrement dit, la réponse de Windows à la domination de Linux côté développeur a été… d’embarquer Linux dans Windows.
Sources :
- EdWeek (données Futuresource) — les Chromebooks à 49 % des achats scolaires américains (2015)
- Phoronix — part de Linux dans l’enquête matériel Steam (juin 2026)
- Microsoft — WSL passe en open source (mai 2025)
- GamingOnLinux — l’anti-triche noyau, verrou persistant (Valorant, Call of Duty, Battlefield… hors SteamOS)
- TechSpot — ~90 % des jeux Windows démarrent sous Linux ; parité sur AMD, retrait sur Nvidia
- Notebookcheck — Radeon 9070 XT à 98 % des performances Windows sur 17 jeux (Linux, 2025)
Le matériel : des constructeurs qui vendent Linux#
Il y a vingt ans, aucun grand fabricant ne vendait de PC sous Linux comme produit à part entière. Deux choses ont changé.
D’un côté, des constructeurs Linux-first sont apparus, qui vendent des machines sous Linux préinstallé, sans Windows : l’américain System76 (fondé en 2005, avec sa distribution maison Pop!_OS depuis 2017 et son environnement de bureau Cosmic, dont la première version stable est sortie fin 2025) et l’allemand TUXEDO (avec TUXEDO OS depuis 2022), rejoints par Slimbook, Star Labs et d’autres.
De l’autre, les grands fabricants ont ouvert leurs gammes professionnelles à Linux. Dell a lancé dès 2012 son « Project Sputnik » — un XPS sous Ubuntu — étendu depuis aux gammes Latitude et Precision. Lenovo a fait certifier tout son portefeuille de stations de travail (ThinkPad P, ThinkStation) pour Linux en 2020, avec Ubuntu préinstallé sur une trentaine de modèles. HP propose ses stations Z certifiées Ubuntu. La trajectoire est nette : de « tout Windows » à « toutes les gammes pro proposent Linux ». Il faut toutefois rester mesuré — cette offre reste de « seconde classe » : concentrée sur les gammes professionnelles, au catalogue plus restreint, et d’une visibilité bien moindre que Windows.
Sources :
- System76 — Pop!_OS (distribution maison depuis 2017) (Wikipedia)
- Canonical — 10 ans du « Project Sputnik » de Dell (portables Ubuntu)
- Lenovo — certification Linux de tout le portefeuille ThinkPad/ThinkStation (2020)
Le secteur public : une seule migration vraiment durable#
Le poste de travail des administrations est un terrain d’expérimentation ancien pour Linux — avec un enseignement constant : migrer le système sans migrer la messagerie et les applications métier mène presque toujours à un retour en arrière.
Le succès de référence est français : la Gendarmerie nationale, avec sa distribution GendBuntu (dérivée d’Ubuntu). Décidée en 2008, généralisée à partir de 2011, la migration couvre aujourd’hui environ 97 % du parc, soit plus de 100 000 postes, et elle est activement maintenue (passage à GendBuntu 24.04 fin 2024). C’est, à grande échelle, la seule migration bureautique vers Linux réellement aboutie et pérenne.
Les contre-exemples sont tout aussi instructifs. Munich avait migré ~15 000 postes vers Linux (projet LiMux, 2003-2013) avant de voter le retour à Windows en 2017. L’Assemblée nationale française avait basculé ses ~1 150 postes sous Ubuntu en 2007, puis est revenue à Windows au début des années 2010 — dans les deux cas, la messagerie restée sous l’écosystème Microsoft a pesé lourd. Des projets récents sont en cours (le Land allemand du Schleswig-Holstein a migré sa messagerie et sa bureautique en 2025, l’OS Linux devant suivre), mais il faut se garder d’un emballement : la « vague » danoise de 2025, souvent citée, concerne surtout la bureautique et le cloud, pas le système du poste — au point que le titre « le Danemark quitte Windows pour Linux » a été rétracté par la source qui l’avait lancé.
Sources :
- GendBuntu — ~97 % du parc de la Gendarmerie sous Ubuntu (Wikipedia)
- LiMux — la migration de Munich et son abandon en 2017 (Wikipedia)
- The Document Foundation — le Schleswig-Holstein migre vers LibreOffice (2025)
La seconde vie des PC abandonnés#
Dernier front : le réemploi. La fin du support de Windows 10, le 14 octobre 2025, combinée aux exigences matérielles de Windows 11 (puce TPM 2.0, processeurs récents), rend « obsolètes » des millions de PC pourtant fonctionnels — une estimation du cabinet Canalys évoque ~240 millions d’appareils menacés de mise au rebut. Or beaucoup peuvent recevoir une seconde vie sous Linux.
Ce mouvement se structure. Le reconditionneur Back Market a ouvert une section « Appareils obsolètes », avec des portables reconditionnés à bas prix sous ChromeOS Flex (en partenariat avec Google), et documente l’installation d’Ubuntu. Le collectif Emmabuntüs maintient depuis 2011 une distribution Linux (dérivée de Debian) pensée pour faciliter le reconditionnement d’ordinateurs donnés, notamment aux communautés Emmaüs. Et une coalition d’organisations (KDE, GNOME, la Free Software Foundation Europe…) porte depuis fin 2024 la campagne « End of 10 », qui aide à installer Linux sur les PC abandonnés par Windows 10 — dans la lignée de la campagne « Upcycle Windows 7 » de la Free Software Foundation en 2020.
Sources :
- Tom’s Hardware — ~240 millions de PC menacés par la fin de Windows 10 (estimation Canalys)
- Emmabuntüs — distribution Linux pour le reconditionnement (site officiel du collectif)
- End of 10 — campagne pour passer sous Linux les PC abandonnés par Windows 10
Les bases de données : une conquête des années 2000 en reflux#
Les bases de données sont une brèche d’un autre genre : non pas un terrain qu’on arrache à Windows, mais une conquête que Windows lui-même avait menée en terrain d’entreprise. Dans les années 2000, porté par des versions marquantes — SQL Server 2005 en tête —, Microsoft a gagné une part significative du marché des bases relationnelles professionnelles. Deux dynamiques érodent aujourd’hui cette position.
D’abord, le système d’exploitation sous les bases n’est pas Windows. Prenons les quatre premiers moteurs relationnels du classement de popularité DB-Engines et regardons, pour chacun, le système sur lequel il tourne :
| Rang | Moteur relationnel | Rapport au système d’exploitation |
|---|---|---|
| 1 | Oracle Database | Multi-plateforme (Linux, Unix, Windows) ; Oracle pousse sa propre distribution Oracle Linux |
| 2 | MySQL (éditeur : Oracle) | Multi-plateforme, historiquement Linux (pilier de la pile LAMP) |
| 3 | Microsoft SQL Server | Natif Windows, mais porté sous Linux depuis 2017 |
| 4 | PostgreSQL | Libre, né sous Unix ; multi-plateforme, déployé surtout sous Linux |
Sur ces quatre moteurs, un seul — SQL Server — est né et centré sur Windows, et il tourne désormais lui aussi sous Linux. Les trois autres sont d’origine Unix/Linux ou multi-plateformes. Le socle des bases de données n’est donc pas Windows : il est majoritairement Linux.
Ensuite, la dynamique de popularité joue contre Windows. Le classement DB-Engines mesure la popularité (mentions, offres d’emploi, recherches) : SQL Server y perd du terrain, tandis que PostgreSQL grimpe régulièrement — au point d’arriver largement en tête de l’usage réel des développeurs (enquête Stack Overflow 2025), loin devant MySQL et SQL Server. La conquête des années 2000 s’effrite ainsi au profit d’un moteur libre, né sous Unix.
Reste une nuance : SQL Server demeure un fort produit Microsoft, et son adoption sous Linux — que Microsoft qualifie de « phénoménale » — est réelle, mais minoritaire, sans décompte de marché fiable. Les échantillons publics convergent : un sondage PASS de 2021 relevait 12 % des organisations faisant tourner SQL Server sur Red Hat Enterprise Linux ; côté instances, la télémétrie de Brent Ozar (SQL ConstantCare) n’en comptait, au printemps 2023, que 32 sur près de 3 000 surveillées — environ 1 %. C’est donc une brèche, pas un effondrement : un produit Windows encore puissant, mais dont le terrain — le choix du système comme la faveur des développeurs — glisse vers Linux.
Sources :
- DB-Engines — classement de popularité des SGBD (SQL Server 3ᵉ et en baisse, PostgreSQL 4ᵉ et en hausse)
- Stack Overflow Developer Survey 2025 — PostgreSQL, base de données la plus utilisée (58 % des devs pro)
- Microsoft — SQL Server sur Linux (depuis 2017)
- Red Hat / PASS — 12 % des organisations font tourner SQL Server sur RHEL (enquête, 2021)
- Brent Ozar — SQL ConstantCare Population Report (printemps 2023) : ~1 % des serveurs SQL sous Linux
Les consoles de jeu : la brèche qui se referme#
C’est sans doute la brèche la plus nette. En 2001, avec la Xbox — dont le système dérive du noyau Windows —, Microsoft est entré sur un marché où il n’existait pas : la console de salon, alors bâtie sur des fondations Unix ou propriétaires (la lignée PlayStation dérive de FreeBSD, la Nintendo Switch d’un micronoyau maison). C’était une vraie conquête. Vingt ans plus tard, elle reflue.
Les ventes de la génération actuelle sont sans appel. En cumul, la Xbox Series X|S plafonne autour de 34 millions d’unités (estimations VGChartz, septembre 2025), quand la PlayStation 5 approche des 80 millions et la Nintendo Switch — pourtant sortie dès 2017 — dépasse 150 millions. L’écart se creuse même d’année en année : sur la seule année 2025, la PS5 s’est écoulée à 9,2 millions d’exemplaires, contre 1,7 million pour la Xbox, dont les ventes de matériel ont chuté de 70 % — au point que, résume CNBC, « en ventes de consoles, Xbox voit à peine les leaders ». Microsoft ne publie d’ailleurs plus ses chiffres de ventes de consoles, d’où le recours aux estimations.
Plus parlant encore que les ventes : le revirement stratégique. Microsoft a renoncé à l’exclusivité — elle a ouvert dès 2024 d’anciens jeux maison aux consoles concurrentes — et publie désormais sur PlayStation ; son patron des jeux, Phil Spencer, assume ne plus vouloir « dresser de murs » entre les joueurs. L’entreprise se replie ainsi du terrain matériel qu’elle avait conquis pour redevenir, pour partie, un éditeur multiplateforme : la brèche ouverte en 2001 se referme d’elle-même.
Un mot, enfin, sur une idée reçue : la Steam Deck de Valve — console portable sous SteamOS (Linux) — ne menace pas les consoles de salon. Avec environ 4 millions d’unités écoulées, elle reste un phénomène de niche, et son créneau, le PC de poche, peine à décoller — le marché du handheld PC a même reculé de 50 % en 2024, sur des volumes déjà faibles. Elle mérite malgré tout d’être citée pour ce qu’elle symbolise : sur le terrain du jeu, l’alternative à Windows n’est plus seulement l’autre console, c’est aussi Linux — la Steam Deck représente d’ailleurs près de la moitié des ventes de PC portables de jeu. La réponse de Microsoft, la ROG Xbox Ally (2025), tourne, elle, sous Windows.
Sources :
