Les bastions que Windows tient encore - 4/6

Troisième catégorie : les segments où Windows reste dominant. Ils ont un trait commun, sur lequel on reviendra — ce sont, pour la plupart, d’anciennes conquêtes, gagnées il y a vingt à trente ans contre Unix, OS/2 ou Novell.

L’annuaire d’entreprise (Active Directory)#

Active Directory, le service d’annuaire de Windows Server — celui qui gère les comptes, les postes et les droits dans une organisation —, est utilisé par la grande majorité des grandes entreprises : environ 90 % du Global Fortune 1000 selon le cabinet Frost & Sullivan. C’est l’ossature de l’identité en entreprise, prolongée aujourd’hui dans le cloud par Entra ID (ex-Azure AD). Cette position est elle-même le fruit d’une conquête : à la fin des années 1990, Windows NT Server a supplanté NetWare de Novell, qui dominait alors les serveurs de fichiers et d’annuaire des réseaux locaux.

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La supervision industrielle (SCADA)#

Le SCADA (Supervisory Control And Data Acquisition) désigne les systèmes de supervision industrielle : ceux qui surveillent et pilotent usines, réseaux d’eau ou d’électricité, lignes de production. C’est un fief historique de Windows : ses logiciels de référence sont écrits pour Windows — le SIMATIC WinCC de Siemens (intégré à TIA Portal), comme ses concurrents Rockwell et AVEVA. C’est une conquête : au milieu des années 1990, les plateformes de supervision nativement Windows NT (Wonderware en tête) ont détrôné les solutions sous DOS et Unix.

Le verrou n’est toutefois pas total, y compris chez Siemens. Son autre SCADA, WinCC OA (Open Architecture, destiné aux grandes installations distribuées), est multi-plateforme : il s’installe nativement sous Linux (Red Hat, Oracle Linux) autant que sous Windows, et se déploie même en conteneur. Des solutions Linux existent donc bel et bien sur le marché — mais aucun chiffre public par système d’exploitation ne dit dans quelle proportion elles sont réellement déployées face à Windows.

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Les stations de CAO (ingénierie et architecture)#

Les grands logiciels de CAO mécanique n’ont pas de version native sous Linux : CATIA et SolidWorks (Dassault Systèmes) ainsi qu’Inventor (Autodesk) tournent uniquement sous Windows ; AutoCAD (Autodesk) y ajoute macOS. Le verrou est donc applicatif : c’est le logiciel qui retient le système, pas l’inverse. Et c’est une conquête de Windows contre Unix : dans les années 1990, la CAO tournait sur des stations Unix (SGI sous IRIX, Sun, HP) ; le portage de CATIA vers Windows NT (version V5, 1998) et la lente agonie de SGI (fin d’IRIX annoncée en 2006) marquent la bascule — la baisse de coût des PC x86, et l’arrivée de Linux, y ont d’ailleurs autant contribué que Windows lui-même.

L’architecture et le BTP sont plus verrouillés encore : Revit, Civil 3D et Navisworks (Autodesk) sont Windows uniquement, sans même de version Mac.

Ce verrou reste toutefois propre à ces domaines : le cinéma et les effets visuels, eux, se sont bâtis sur Linux (voir l’article précédent). C’est bien le catalogue logiciel du métier qui fixe l’OS, pas Windows en soi.

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La production audio et musicale#

La création musicale et le son (au cinéma comme en studio) reposent sur des stations de travail audionumériques (DAW) : un domaine que Windows tient — mais en partage avec macOS, pas avec Linux. Le standard professionnel, Pro Tools (Avid), tourne sous Windows et macOS ; Ableton Live, Cubase (Steinberg) et FL Studio aussi ; Logic Pro (Apple) est, lui, exclusivement macOS. Des DAW natifs Linux existent bien (Ardour, Bitwig, Reaper), mais restent marginaux en studio.

À la différence de l’image (cinéma, VFX, passée à Linux), le son est donc un duopole Windows / macOS : Windows y garde une place importante, sans dominer seul.

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Les distributeurs de billets, bornes et kiosques#

Les distributeurs automatiques de billets (DAB) sont un bastion Windows durable, sous Windows IoT Enterprise (l’héritier de Windows Embedded). Le chiffre le plus cité — ~95 % des DAB sous Windows XP en 2014 — concerne en réalité le parc américain ; mais la dominance de Windows ne s’y limite pas. En Inde, la banque centrale (RBI) a imposé aux banques, en 2018, de migrer leurs DAB de XP vers une version Windows plus récente (7 puis 10) — pas vers autre chose. Et la génération suivante du secteur reste Windows partout : Windows 11 IoT Enterprise LTSC, que Diebold Nixdorf a été le premier fournisseur à supporter, en 2024. Le parc a donc migré de version — XP, Windows 7, Windows 10 IoT, Windows 11 IoT — mais toujours sous Windows ; la tentative de faire passer les DAB sous Android (NCR, 2015) n’a jamais percé. C’est aussi une conquête : les DAB tournaient auparavant sous OS/2 d’IBM, remplacé par Windows au fil des années 2000.

Une réserve, toutefois : la Chine est un angle mort. Sa politique de souveraineté numérique pousse un système national à base Linux (Kylin, puis OpenKylin) jusque dans les services financiers, et l’un des plus gros fabricants mondiaux de DAB en volume, GRG Banking, est chinois — mais aucune source publique ne dit sous quel système tourne réellement son parc. On ne peut donc, faute de chiffres, ni confirmer ni infirmer la dominance de Windows sur les DAB chinois.

Les bornes interactives et kiosques suivent la même logique que les DAB. Attention à ne pas confondre avec les caisses et terminaux de paiement, qui basculent, eux, vers Android.

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Les serveurs d’entreprise (Windows Server)#

C’est le contrepoint honnête à la domination d’Unix sur le web. Sur les serveurs web publics, Windows ne pèse que ~8 % — un chiffre qui sous-estime fortement son parc interne réel : contrôleurs de domaine Active Directory, serveurs de fichiers et d’impression, applications métier, serveurs IIS internes, invisibles aux scanners du web. Mais de combien ? Faute de mesure publique gratuite, il faut se tourner vers les études payantes (série Worldwide Server Operating System Environments Market Shares d’IDC) — et un ancrage daté, l’édition 2017, illustre parfaitement le piège de la métrique : le même rapport y donne deux images opposées du même marché.

  • En valeur (livraisons et abonnements payants), Windows est nº 1, à 49,6 %, devant Red Hat (32,7 %) — mais il y recule (−3,3 % sur un an) quand Red Hat bondit (+19,6 %).
  • En déploiements totaux, Linux non payant inclus, l’image s’inverse complètement : Linux 68 %, Windows 31,7 %, Unix 0,3 %.

Autrement dit, Windows Server domine là où l’argent circule, mais Linux domine le nombre réel de serveurs, à plus de deux contre un. Le web (~8 %) sous-estimait donc bien Windows — son parc réel avoisine le tiers des serveurs — mais, même corrigé, Windows Server reste minoritaire face à Linux dans la salle serveur. Ces chiffres ont par ailleurs huit ans — mais la tendance qu’ils montraient ne s’est pas inversée depuis : sur les serveurs web publics, la part de Windows a continué de reculer, jusqu’à ~8 % au fil de 2026 (W3Techs), et la forte croissance récente du marché s’est concentrée dans le cloud, terrain massivement Linux.

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Un cas plus nuancé : les hyperviseurs#

Microsoft dispose d’un hyperviseur, Hyper-V, ce qui fait spontanément ranger la virtualisation parmi les forces de Windows. La réalité tient en un paradoxe.

Hyper-V fait tourner la totalité d’Azure, à une échelle colossale : à ce titre, c’est un vrai point fort de Microsoft. Comme hyperviseur de centre de données, en revanche, il n’a jamais dominé : le leader on-premise reste VMware ESXi, doté de son propre noyau (ni Windows ni Linux). Aucune part de marché actuelle fiable n’est disponible en accès libre — les mesures détaillées relèvent d’études payantes (IDC, Gartner) —, mais l’ordre de grandeur historique est parlant : Gartner attribuait déjà ~84 % du marché des hyperviseurs à VMware en 2010, contre 11 % à Hyper-V. Depuis, VMware traverse de fortes turbulences, à la suite de son rachat par Broadcom (2023) et de la refonte tarifaire qui l’a accompagné. Selon une enquête Rimini Street de fin 2024 (111 grands clients VMware), 98 % utilisent, prévoient ou envisagent une alternative, et 36 % ont déjà basculé. Le mouvement reste toutefois graduel : une étude CloudBolt de janvier 2026 (302 décideurs nord-américains) relève 86 % d’entreprises en train de réduire leur usage de VMware, mais seulement 4 % l’ayant totalement abandonné.

Or, parmi ces alternatives, c’est Hyper-V qui arrive en tête : envisagé par 69 % des répondants, loin devant Oracle VirtualBox (51 %), Red Hat Virtualization (48 %), Citrix (26 %), Nutanix (19 %), KVM (11 %) et Proxmox (10 %). La virtualisation n’est donc ni un bastion tenu — VMware domine toujours le centre de données — ni un terrain perdu : c’est un segment disputé, où Microsoft est doublement présent (tout Azure, et le premier concurrent pressenti pour récupérer l’exode de VMware). Le paradoxe : Windows y pèse lourd, mais sans jamais posséder le marché.

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Un point commun : ce sont d’anciennes conquêtes#

Ces bastions ont une histoire commune : Windows les a gagnés, et gagnés contre Unix ou ses concurrents d’alors. Serveurs de fichiers arrachés à NetWare (1996-1997), stations de CAO arrachées aux stations Unix (CATIA sous Windows NT, 1998), distributeurs de billets basculés depuis OS/2 (années 2000), supervision industrielle passée de DOS et Unix à Windows NT. Microsoft a même conquis, en 2001, un marché où il n’existait pas — la console de jeu, avec la Xbox —, mais cette conquête-là s’est depuis muée en reflux : elle relève des brèches, traitées dans l’article suivant.

Mais toutes ces conquêtes sont anciennes : elles datent de la fin des années 1990 et des années 2000. Sur la dernière décennie, Windows n’a conquis aucun nouveau segment — à une nuance près, et une seule : la virtualisation, où Hyper-V profite aujourd’hui de l’exode de VMware pour gagner du terrain. Mais il s’agit là de consolider une position ancienne (Hyper-V date de 2008) dans un segment déjà disputé, non de conquérir un territoire neuf. Pour le reste, les bastions tiennent désormais par la dépendance applicative et l’inertie des organisations, plus que par de nouvelles victoires.

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Par Yanal-Yves FARGIALLA • Mis à jour le 18 août 2026 (Rédaction assistée par IA, révision finale par l'auteur)
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