Là où Windows n'a jamais régné - 3/6

Deuxième catégorie : les segments où Windows n’a jamais été le système dominant : il n’y avait rien de Windows à remplacer. Ces marchés étaient déjà tenus par Unix (souvent propriétaire : Solaris, AIX, HP-UX, IRIX), et ce sont Linux et BSD qui ont pris la relève d’Unix. Le vrai perdant, sur ces terrains, n’est pas Windows : c’est l’Unix propriétaire d’hier.

Les serveurs web#

La domination d’Unix y est écrasante et ancienne. Mais avant d’avancer un chiffre, il faut comprendre comment il est produit : les « parts de marché » du web qui circulent viennent d’enquêtes qui ne mesurent pas toutes la même chose, et l’écart entre elles est considérable.

Toutes reposent pourtant sur la même technique : envoyer une requête HTTP à un site et lire l’en-tête Server de la réponse — la ligne où le serveur s’annonce (Apache, nginx, Microsoft-IIS…). Ce qui les distingue, ce n’est pas la façon de lire, mais quels sites on interroge. Deux biais, indépendants, en découlent :

  • La lecture ne voit que le serveur frontal. Si le site est derrière un CDN ou un reverse-proxy, on lit le CDN, pas la machine d’origine. Ce biais ne mord que là où les CDN sont répandus — massivement en 2026, très peu avant 2010.
  • La population choisie ne représente pas forcément le web réel. Compter tous les noms de domaine, ou seulement les sites des grandes entreprises, ou le million de sites les plus visités, donne des images très différentes.

Un mot de vocabulaire, car les enquêtes Netcraft — les plus citées — ne comptent pas la même chose. La distinction de base : un nom d’hôte est un nom de domaine qui répond (exemple.com, www.exemple.com, blog.exemple.com…), tandis qu’un site est un contenu web réel. Un même site peut répondre sous plusieurs noms d’hôtes, et des millions de noms d’hôtes ne mènent à aucun site réel (les domaines parqués, achetés mais vides). De là, trois découpages :

  • les noms d’hôtes (hostnames) : tout domaine qui répond, domaines parqués compris ;
  • les sites actifs (active sites) : seulement ceux qui servent un vrai contenu, les parqués écartés ;
  • les sites les plus fréquentés (Top Million Busiest Sites) : le million de sites recevant le plus de trafic.

Le tableau ci-dessous situe les quatre enquêtes les plus citées sur les deux biais, et donne le résultat de chacune en parts d’OS (voir la note qui suit sur cette conversion) :

Enquête (date)Population — unité comptéeLa lecture reflète-t-elle la machine réelle ? (CDN)La population reflète-t-elle le web réel ? (périmètre)Résultat (part d’OS)
W3Techs (juil. 2026)top 10 M de sites populaires — le siteNon : en 2026, les gros sites sont derrière des CDNOui, largementUnix ~92 % (Linux ~62 %, « Unix » non précisé ~30 %, BSD ~0,1 %) · Windows ~8 %
Netcraft — noms d’hôtes (juil. 2014)tout domaine qui répond — le nom d’hôteOui : hébergement direct, hors CDNNon : gonflé par les domaines parquésUnix ~62 % · Windows ~38 %
Netcraft — sites les plus fréquentés (avr. 2009)le million de sites les plus visités — le siteEn partie (CDN émergents)Oui : reflète l’usage réelUnix ~81 % · Windows ~19 %
Port80 — Fortune 1000 (2003)1 000 grandes entreprises US — le site d’entrepriseOui (avant les CDN)Non : uniquement de gros sites commerciaux US (éditeur pro-IIS)Windows ~54 % (IIS) ; reste mixte

Une précision sur la dernière colonne : W3Techs mesure directement l’OS, mais Netcraft et Port80 mesurent le serveur web, dont on déduit l’OS. La part de Windows vient de celle d’IIS, qui ne tourne que sous Windows — c’est donc un plancher. Le reste se lit facilement chez Netcraft (Apache et nginx, presque toujours sous Unix ; Apache sous Windows existe mais reste rare), mais pas chez Port80 (2003) : au-delà d’IIS (54 %, Windows), les ~46 % restants mêlent Apache (~18 %, Unix), Netscape Enterprise Server (~21 %) — multi-plateforme (Solaris et autres Unix, mais aussi Windows NT), et dont l’en-tête Server ne révèle pas l’OS : inattribuable (vraisemblablement surtout Unix, iPlanet étant un produit Sun, mais l’enquête ne le chiffre pas) — et divers autres (~7 %). D’où, pour Port80, un simple plancher Windows, sans chiffre Unix. Le détail Linux/BSD, enfin, n’est disponible que chez W3Techs : sur les ~92 % d’Unix, Linux est explicitement identifié pour ~62 %, environ 30 % ne s’annoncent que comme « Unix » sans préciser la variante, et BSD reste marginal (~0,1 %, presque tout FreeBSD).

Le contraste est net. Là où la population reflète l’usage réel, Unix domine largement, ~81 % contre ~19 % à Windows sur le million de sites les plus fréquentés (Netcraft, avril 2009), Windows n’y apparaissant qu’à travers IIS. Les deux seuls chiffres qui ont nourri l’idée inverse, un Windows puissant sur le web que Microsoft a volontiers mis en avant, venaient d’une population biaisée :

  • soit gonflée par les domaines parqués (le « pic » d’IIS à 37,5 % des noms d’hôtes en juillet 2014, où Microsoft passe premier par ce décompte, alors que le billet Microsoft qui s’en félicite admet lui-même « Apache reste loin devant en sites actifs »)
  • soit étroite : les 54 % d’IIS relevés par Port80 en 2003, mais sur les seuls sites du Fortune 1000, un terrain de grands comptes américains, mesuré par un éditeur qui vendait des outils pour IIS.

En 2026, IIS a quasiment disparu de la couche exposée du web : 91,9 % des sites dont le système est identifié tournent sous Unix (Linux en tête), contre 8,3 % pour Windows, et IIS ne motorise plus qu’environ 3 % des serveurs identifiés (W3Techs, relevé du 26 juillet 2026). Une réserve, désormais structurelle : ces très gros sites sont derrière des CDN qui masquent leur système d’origine : on constate qu’IIS n’est plus la couche visible, pas nécessairement qu’il a disparu des machines d’origine.

Sources :

Les superordinateurs#

La totalité des 500 superordinateurs les plus puissants du monde tournent sous Linux — sans interruption depuis 2017 (liste de juin 2026 : 500 sur 500). Le numéro un, LineShine (Centre national de calcul de Shenzhen, en Chine), une machine tout-CPU qui a pris la tête en juin 2026, tourne sous Kylin OS, une distribution Linux chinoise ; l’américain El Capitan (Lawrence Livermore), désormais deuxième et à base de GPU, sous Red Hat Enterprise Linux.

Là encore, ce n’est pas une défaite de Windows : ce marché était historiquement sous Unix propriétaire, et Windows n’y a jamais compté. La dernière apparition d’un système Windows au classement TOP500 remonte à juin 2015 (un unique système, en 436ᵉ place) ; depuis novembre 2015, plus aucun.

Un mot sur ce qu’est un superordinateur : une machine assemblant des dizaines de milliers de processeurs — aujourd’hui souvent accélérés par des GPU (mais pas toujours), qui fournissent alors l’essentiel de la puissance — soit des millions de cœurs de calcul, pour des calculs massivement parallèles : science des matériaux, aérodynamique, simulation climatique et nucléaire, astrophysique.

On ne parle pas ici des grappes d’entraînement des modèles d’IA : elles reposent aussi sur des GPU, mais forment une catégorie à part, avec un matériel dédié optimisé pour le calcul basse précision de l’IA — là où le TOP500 classe sur la double précision (FP64) du calcul scientifique. Elles ont leur propre section plus loin. Leur puissance se mesure en FLOPS (opérations en virgule flottante par seconde) ; les meilleurs dépassent aujourd’hui l’exaFLOPS, soit un milliard de milliards d’opérations par seconde.

Sources :

Les CDN (réseaux de diffusion de contenu)#

Un CDN rapproche les contenus (vidéos, images, pages) des utilisateurs grâce à des serveurs répartis dans le monde. Aucun ne tourne sous Windows — et, fait notable, ce n’est pas toujours Linux. Les boîtiers Open Connect de Netflix, qui servent une part énorme du trafic vidéo mondial, fonctionnent sous FreeBSD (BSD, pas Linux). Les autres grands acteurs — Cloudflare, Akamai, Fastly — sont, eux, sous une version de Linux fortement personnalisée.

Sources :

Le cloud public#

Le cloud est le cœur de l’informatique moderne, et Windows y est minoritaire — y compris sur la plateforme de Microsoft. En mai 2026, Microsoft indique que plus des deux tiers des cœurs de machines virtuelles de ses clients sur Azure tournent sous Linux. Comme Azure est, par nature, le cloud le plus favorable à Windows, on peut raisonnablement estimer que Windows représente moins d’un tiers des instances du cloud public dans son ensemble — c’est une déduction, faute de mesure publique consolidée tous fournisseurs, mais l’ordre de grandeur ne fait guère de doute.

Ce déséquilibre est même entretenu par les règles de licence. Depuis le 1ᵉʳ octobre 2019, Microsoft a restreint la réutilisation des licences Windows Server sur les clouds concurrents (AWS, Google, Alibaba), tandis que l’avantage « Azure Hybrid Benefit », qui rend cette réutilisation quasi gratuite, reste réservé à Azure. Faire tourner Windows hors d’Azure coûte donc plus cher — au point de déclencher des actions réglementaires des deux côtés de la Manche. Les plaintes des concurrents se sont apaisées (CISPE a réglé avec Microsoft en 2024, Google a retiré la sienne fin 2025), mais le sujet n’est pas clos pour autant : il est passé aux mains des régulateurs eux-mêmes. La Commission européenne a ouvert fin 2025 sa propre enquête sur le cloud de Microsoft (au titre du DMA), et la CMA britannique a conclu en 2025 à une atteinte à la concurrence. Autant d’incitations, pour les clients des autres clouds, à choisir Linux.

Sources :

Les conteneurs et Kubernetes#

Le conteneur — la brique qui a transformé le déploiement logiciel de la dernière décennie — n’est pas un produit mais une primitive du noyau Linux : il repose sur les cgroups et les namespaces, des mécanismes internes de Linux. Windows est arrivé bien plus tard et reste marginal : il a fini par proposer ses propres conteneurs Windows (depuis Windows Server 2016), mais pour exécuter des conteneurs Linux — l’immense majorité — il doit passer par une machine virtuelle Linux (WSL2). Le modèle comme l’écosystème restent Linux.

Kubernetes, l’orchestrateur devenu standard, en est l’illustration : son plan de contrôle ne fonctionne que sous Linux ; Windows n’est admis que comme nœud de calcul secondaire, avec des fonctions bridées. L’enquête annuelle de la Cloud Native Computing Foundation (publiée en janvier 2026) montre que 82 % des utilisateurs de conteneurs font tourner Kubernetes en production — un écosystème entièrement Linux par construction.

Sources :

Les équipements réseau#

Les routeurs et commutateurs qui font transiter Internet ne tournent pas sous Windows, mais sous des systèmes de la famille Unix. Le Junos de Juniper repose sur FreeBSD (BSD). Les systèmes de Cisco (NX-OS, IOS-XR) et l’EOS d’Arista reposent sur Linux — l’IOS-XR de Cisco ayant même migré de QNX (un Unix propriétaire) vers Linux au fil des versions. Là encore, Windows n’a jamais eu de place sur ce marché historiquement Unix.

Sources :

Les mainframes#

Les grands systèmes (mainframes) d’IBM, qui traitent encore une part considérable des transactions bancaires mondiales, tournent sous z/OS, un système propriétaire IBM issu de la lignée mainframe — jamais sous Windows. Fait notable : IBM y a introduit Linux (Linux on Z, gamme LinuxONE), au point que 91 des 100 plus grands clients mainframe l’utilisent et que plus du tiers de la capacité de calcul installée tourne sous Linux. Le mainframe illustre donc, lui aussi, l’avancée de Linux sur un terrain qui n’a jamais été celui de Windows.

Sources :

Les serveurs d’entraînement des IA#

L’infrastructure qui entraîne les grands modèles d’IA est nativement Linux. Les systèmes DGX de NVIDIA — références pour l’entraînement sur GPU — sont livrés sous DGX OS, une distribution fondée sur Ubuntu. L’orchestration des grappes d’entraînement (Slurm, Kubernetes) est elle aussi native Linux. De la machine à l’orchestrateur, cette infrastructure est donc, de fait, entièrement Linux.

Sources :

Le cinéma, les effets visuels et l’animation#

La fabrique d’images de synthèse et d’effets visuels est un bastion Linux méconnu — et ancien. Dans les années 1990, la VFX tournait sur des stations Unix (SGI sous IRIX) ; au tournant des années 2000, l’industrie est passée à Linux, où elle est restée. Aujourd’hui, studios et fermes de rendu tournent sous Linux — précisément la famille Enterprise Linux 9 (« EL9 ») : RHEL 9 et ses dérivés Rocky et AlmaLinux —, au point qu’une initiative commune, la VFX Reference Platform (portée par les studios, l’Academy Software Foundation, Autodesk ou Epic), fixe EL9 comme cible système.

Les outils phares de la chaîne y tournent sous Linux : le compositing avec Nuke (Foundry), la simulation avec Houdini (SideFX), l’animation avec Maya (Autodesk), le rendu avec Arnold ou RenderMan (Pixar). La plupart sont multi-plateformes (Windows, macOS, Linux) ; dans les studios et sur les fermes de rendu, ils tournent sous Linux. Un seul va plus loin : Flame, le logiciel de finition haut de gamme d’Autodesk, ne tourne que sous Linux et macOS.

Une nuance toutefois : le montage (l’assemblage des plans) échappe en partie à Linux — les stations d’Avid Media Composer et d’Adobe Premiere Pro sont sous Windows ou macOS ; seul DaVinci Resolve (Blackmagic) est aussi proposé sous Linux. Mais sur le cœur technique de l’image — 3D, simulation, compositing, rendu —, l’industrie a choisi Linux, pas Windows.

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La conception de puces (EDA)#

La conception des circuits intégrés repose sur des logiciels très spécialisés — l’EDA (Electronic Design Automation) — dominés par trois éditeurs : Cadence, Synopsys et Siemens EDA. C’est un autre bastion Linux : les outils de référence de la conception de puces (Cadence Virtuoso, Synopsys Design Compiler, Siemens Calibre) tournent sous Linux (RHEL et ses dérivés Rocky/AlmaLinux), sur des fermes de serveurs. Comme la VFX, ce secteur venait d’Unix (stations Sun/Solaris, HP-UX) et est passé à Linux dans les années 2000.

Il ne faut pas pour autant généraliser à toute l’électronique : la conception de cartes (PCB), un autre pan de l’EDA, reste largement sous Windows — son logiciel de référence, Altium Designer, est Windows uniquement. C’est la conception de puces (semi-conducteurs), la plus lourde en calcul, qui est un fief Linux.

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L’avionique certifiée#

Dans les commandes de vol certifiées (norme DO-178C), l’exigence de certification et de traçabilité — prouver, ligne par ligne, que le logiciel se comporte comme spécifié — impose des systèmes conçus dès l’origine pour la sûreté : des systèmes d’exploitation temps réel — en anglais RTOS (real-time operating system), c’est-à-dire capables de garantir une réponse dans un délai borné et prévisible — et propriétaires. Les principaux sont VxWorks (Wind River), INTEGRITY-178 (Green Hills) et PikeOS (SYSGO). Aucun n’est Windows, aucun n’est Linux au sens courant. Windows n’en fait pas partie — pas même Windows CE : ce système était pourtant temps réel, mais il n’a jamais été conçu pour la certification de l’avionique critique.

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Par Yanal-Yves FARGIALLA • Mis à jour le 18 août 2026 (Rédaction assistée par IA, révision finale par l'auteur)
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