De quoi parle-t-on#
Demandez « quel système d’exploitation domine le marché ? » et la conversation glisse presque toujours vers un seul terrain : Windows contre macOS sur l’ordinateur de bureau. C’est une vue étroite. Le logiciel qui fait réellement tourner le monde s’exécute surtout ailleurs — dans les milliards d’objets connectés (box internet, téléviseurs, voitures, caméras de surveillance, capteurs industriels…), dans les milliards de téléphones, dans les serveurs qui répondent à chaque page web, dans les consoles de jeu, les distributeurs de billets et jusqu’aux superordinateurs.
Cette série dresse l’état des lieux de ce marché, segment par segment, en 2026. L’objectif n’est pas de défendre une thèse mais de regarder les chiffres là où ils existent, avec leurs sources, et de dire honnêtement ce qu’ils montrent — y compris quand la réalité est plus nuancée qu’il n’y paraît. Un constat de fond s’en dégage néanmoins : en 2026, sur la grande majorité des segments, Windows recule ou n’a jamais été présent, et le système le plus répandu n’est pas seulement Linux, mais la famille Unix au sens large. Ce n’est pas un verdict définitif — un marché peut se retourner, un nouvel acteur peut émerger — mais l’état des lieux à un instant donné.
Comment lire ces chiffres#
Avant d’entrer dans le détail, quelques précautions de méthode. Elles sont essentielles : ces chiffres mesurent des choses très différentes, et il est facile de leur faire dire ce qu’ils ne disent pas.
- StatCounter mesure des pages vues, pas des machines. Ses chiffres viennent d’un mouchard statistique placé sur des sites web : ils reflètent le trafic, pas le parc installé. Ils peuvent en outre comporter des angles morts — en 2026, une large part de visites « non identifiées » a un temps faussé la lecture du bureau, avant d’être résorbée (voir l’article sur les brèches).
- W3Techs ne voit que les serveurs qui exposent leur système. Il scanne les sites les plus visités et ne lit le système que lorsque le serveur l’annonce. Or une part croissante du web est derrière des CDN et des reverse-proxys qui masquent le serveur d’origine : ce qu’on observe est la périphérie, pas forcément la machine qui héberge réellement le site.
- Unités, valeur, parc, ventes ne se confondent pas. Une part « en valeur » (en chiffre d’affaires, la métrique favorite des rapports de cabinets) n’est pas une part « en unités » (en nombre d’appareils) : sur le smartphone, Apple est minoritaire en unités mais capte l’essentiel de la valeur du secteur. De même, le parc installé (les machines en service) n’est pas les ventes de l’année, et les chiffres mondiaux diffèrent souvent des chiffres américains. On le précise à chaque fois que c’est déterminant.
- Linux n’est pas la seule alternative à Windows. Beaucoup de segments sont tenus non par Linux, mais par BSD (comme FreeBSD) ou par des systèmes propriétaires (QNX, VxWorks, le noyau de macOS…). Écrire « Linux » partout serait une erreur ; on distingue.
Pour chaque segment, on distingue quatre situations — c’est la clé de lecture de toute la série :
- (a) Windows y a été présent puis a disparu — soit un vrai recul depuis une position significative (le smartphone, le pare-feu, l’automobile), soit une percée ratée : une tentative d’entrée qui n’a jamais pris (la tablette, la montre, le casque VR, le NAS). Dans les deux cas, l’abandon se date, à une fin de commercialisation ou de support.
- (b) Windows n’y a jamais été présent — le marché était déjà à Unix, et Linux ou BSD a remplacé Unix, pas Windows.
- (c) Windows y est encore présent — les bastions, qu’il faut nommer avec la même honnêteté que les reculs.
- (d) Windows n’y était pas et y a pris une part significative, voire dominante — une conquête. Plus rare dans le paysage actuel, mais bien réelle : la console de jeu, certains terminaux professionnels, les stations de travail arrachées au monde Unix.
Ces quatre situations ne s’excluent pas — un bastion d’aujourd’hui est souvent le fruit d’une conquête d’hier, si bien que (c) et (d) se recoupent ; et une position acquise peut s’effriter, ouvrant une brèche. Elles donnent le plan de la série : la (a) fait l’objet de l’article « Là où Windows a reculé ou n’a jamais percé », la (b) de « Là où Windows n’a jamais régné », les (c) et (d) encore solidement tenues de « Les bastions que Windows tient encore ». Les segments où la position de Windows recule aujourd’hui — le poste de travail qui se fissure, ainsi que les bases de données et les consoles, deux conquêtes en reflux — sont réunis dans « Les brèches : là où Windows recule ». Un dernier article tente un décompte mondial et conclut.
Ce qu’on entend par « Linux » et par « famille Unix »#
Un mot de vocabulaire, car le terrain est miné — et parce que cette série raisonne au niveau du noyau et de sa lignée, pas de la distribution. Trois précisions.
Même Windows n’est pas un seul système. On distingue, dans la série, deux noyaux sans parenté : le noyau NT, moderne et hybride, qui équipe Windows 10/11, Windows Server, la Xbox, Windows Phone 8+ et les éditions IoT/embarquées ; et Windows CE (Windows Embedded Compact), un noyau temps réel entièrement distinct, qui a fait tourner Pocket PC, Windows Mobile, Windows Phone 7 et quantité de terminaux industriels — arrivé en fin de vie en 2023. Quand la distinction compte, on nomme la variante.
« Linux » : un noyau, des dizaines d’espaces utilisateur. Le noyau Linux est une chose ; les systèmes bâtis dessus en sont beaucoup, et ils ne partagent pas le même espace utilisateur — à commencer par la bibliothèque C, la brique de base entre les programmes et le noyau :
| Système | Bibliothèque C | Espace utilisateur, init… | GNU ? |
|---|---|---|---|
| GNU/Linux (Debian, Ubuntu, Fedora, Arch, RHEL/Rocky…) | glibc | GNU coreutils ; systemd, SysV ou OpenRC ; X11 ou Wayland | oui |
| Android | Bionic | Toybox, init Android, ART (runtime), Binder, SurfaceFlinger | non |
| Alpine (conteneurs) | musl | BusyBox, OpenRC | non |
| OpenWrt (routeurs) | musl | BusyBox | non |
| ChromeOS | glibc | base Gentoo, interface Chrome (atypique) | en partie |
| SteamOS (Steam Deck) | glibc | base Arch, image immuable ; KDE Plasma, compositeur gamescope | oui |
| WSL2 (dans Windows) | glibc | distribution GNU/Linux complète, sur un noyau Linux fourni par Microsoft | oui |
« Linux » désigne donc tantôt le noyau (partagé aussi par les téléviseurs, les voitures, les box internet…), tantôt GNU/Linux, le système complet à base de glibc et d’outils GNU. Android, Alpine ou OpenWrt tournent sur le noyau Linux sans être GNU/Linux : ils emploient une autre bibliothèque C (Bionic, musl) et un tout autre espace utilisateur. À l’inverse, on trouve du vrai GNU/Linux là où on l’attend le moins : SteamOS, sur la console portable de Valve (une brèche du poste de travail, traitée plus loin), repose sur une base Arch ; et WSL2 embarque une distribution GNU/Linux complète à l’intérieur de Windows, sur un noyau Linux que Microsoft compile et maintient elle-même. Signe des temps.
Ce tableau est illustratif, non exhaustif : la plupart des autres systèmes de la série sont eux aussi des Linux à espace utilisateur maison — les téléviseurs (Tizen, webOS, Roku OS), les NAS (Synology DSM, QNAP QTS), les équipements réseau (Cisco, Arista), voire des pare-feu vendus comme « propriétaires » (FortiOS, PAN-OS) : même noyau Linux, autre pile logicielle.
Et même à l’intérieur de GNU/Linux, presque tout diverge : le système d’init (systemd, SysV, OpenRC, runit), le serveur d’affichage (X11 ou Wayland), l’environnement de bureau (GNOME, Plasma, Cosmic, XFCE…), le gestionnaire de paquets. Deux GNU/Linux peuvent n’avoir en commun, côté espace utilisateur, que la glibc.
Ce qui les tient ensemble : le noyau et son ABI. Malgré tout, ils partagent le même noyau Linux et — surtout — son interface stable vers l’espace utilisateur, l’ABI (Application Binary Interface) : pour l’essentiel, l’ensemble des appels système. C’est la fameuse règle de Torvalds, « we do not break userspace » : le noyau ne doit jamais casser cette interface, pour qu’un binaire qui tournait hier tourne encore demain. C’est précisément cette stabilité qui permet de faire tourner une pile GNU/Linux complète (glibc, apt…) sur un téléphone Android, via un outil comme proot, sans rien recompiler — même noyau, mêmes appels système. (À ne pas confondre avec l’ABI de la bibliothèque C : glibc, musl et Bionic, elles, ne sont pas interchangeables entre elles.)
La « famille Unix », un cran au-dessus. Réunir Linux, les BSD et Darwin sous une même « famille » franchit encore une marche : cette fois, les noyaux diffèrent. FreeBSD, OpenBSD et NetBSD sont des systèmes complets, chacun d’un seul tenant ; le Darwin de macOS et d’iOS marie un micro-noyau Mach et une couche BSD ; QNX (automobile, temps réel) est un micro-noyau propriétaire. Ce même héritage couvre d’ailleurs les Unix propriétaires d’hier — Solaris, AIX, HP-UX, IRIX —, ceux-là mêmes que Linux et les BSD ont supplantés. Ce qui les réunit n’est pas un noyau commun, mais un héritage commun : le modèle POSIX — mêmes notions de processus, de fichiers et de descripteurs, même filiation avec le C et l’Unix des années 1970. C’est à ce niveau qu’on peut dire que « la famille Unix a gagné » : l’Android d’un téléphone (noyau Linux), la PlayStation (FreeBSD) et l’iPhone (Darwin) ne partagent pas de noyau, mais bien cet héritage.
En résumé, dans cette série : « Linux » désigne le noyau et sa lignée, sauf mention explicite de GNU/Linux (le système complet) ; « famille Unix » est le parapluie au-dessus de tout cela ; et Windows (NT ou CE) est l’étranger qui ne relève ni de l’un ni de l’autre — mais pas le seul : une poignée de systèmes purement propriétaires n’appartiennent à aucune de ces familles, des systèmes temps réel de l’avionique (VxWorks, INTEGRITY-178, PikeOS) au z/OS des mainframes, en passant par le VMkernel de VMware et les micronoyaux des consoles.
Vue d’ensemble#
Le tableau suivant résume les segments traités dans cette série, avec la part de l’OS dominant et celle de Windows. Le détail, les sources et les précisions de méthode se trouvent dans les articles correspondants.
| Segment | Situation de Windows | OS dominant (part) | Windows (part) |
|---|---|---|---|
| Smartphones | Remplacé | Android ~69 % | ~0 % |
| Tablettes | Percée ratée | iPadOS (Apple) ~42 % | ~1-3 % |
| Montres connectées | Percée ratée | watchOS (Apple) ~23 % | 0 % |
| Casques VR/XR | Percée ratée | Meta Quest ~75-80 % | 0 % |
| Téléviseurs & box TV | Percée ratée | Google TV / Roku (selon région) ~30-40 % | 0 % |
| Pare-feu réseau | Remplacé | FreeBSD & propriétaires (fragmenté) | ~0 % |
| NAS (stockage réseau) | Percée ratée | Linux / FreeBSD (Synology en tête) | ~0 % |
| Automobile (infoloisir) | Remplacé | QNX ~38 % | ~0 % |
| Serveurs web | Jamais dominant au sommet | Unix / Linux ~92 % | ~8 % |
| Superordinateurs | Jamais présent | Linux 100 % | 0 % |
| CDN | Jamais présent | Linux / FreeBSD (pas de part chiffrée) | 0 % |
| Cloud public | Jamais dominant | Linux majoritaire (> 2/3 des cœurs Azure) | minoritaire (< ~1/3) |
| Conteneurs & Kubernetes | Arrivé tard | Linux ~100 % | marginal |
| Équipements réseau | Jamais présent | Linux / FreeBSD (pas de part chiffrée) | 0 % |
| Mainframes | Jamais présent | z/OS + Linux on Z | absent |
| Serveurs d’entraînement d’IA | Jamais présent | Linux (quasi-total) | ~0 % |
| Cinéma, VFX, animation | Jamais dominant | Linux (chaîne image) | marginal |
| Conception de puces (EDA) | Jamais présent | Linux | marginal |
| Avionique certifiée | Jamais présent | OS temps réel propriétaires (VxWorks, INTEGRITY) | 0 % |
| Consoles de jeu | Conquête (2001), en recul (brèche) | PS5 ~80 M, Switch >150 M (cumul) | Xbox ~34 M (3ᵉ, loin) |
| Distributeurs de billets, bornes, kiosques | Conquête → bastion | Windows IoT (dominant) | dominant (encore en 2026) |
| Caisses & points de vente (POS) | Windows en recul → Android | Android (~50 % des livraisons 2025) | en recul |
| Supervision industrielle (SCADA) | Conquête → bastion | Windows (dominant) | dominant (non chiffré) |
| Stations de CAO | Conquête → bastion | Windows (dominant) | dominant (logiciels-clés Windows only) |
| Audio & musique | Contesté (avec macOS) | Windows / macOS | significatif, partagé |
| Annuaire d’entreprise | Bastion | Active Directory (Windows) | ~90 % du Fortune 1000 |
| Serveurs d’entreprise | Contesté, Linux majoritaire | Linux (~68 % des déploiements, IDC 2017) | Windows (~32 %) |
| Bases de données | Conquête produit (SQL Server) en recul (brèche) | Linux (socle) | minoritaire (socle) ; SQL Server 3ᵉ en popularité |
| Hyperviseurs | Disputé, Microsoft bien placé | VMware (leader on-premise) | Hyper-V (fort, + tout Azure) |
| Ordinateur de bureau | Majoritaire, mais s’érode (brèche) | Windows | ~71 % |
Un avertissement s’impose sur ce tableau : les bases de calcul diffèrent d’une ligne à l’autre, et les dates s’échelonnent de 2024 à 2026. Selon le segment, un même pourcentage peut mesurer des choses très différentes :
- des pages vues (le trafic web, pas des machines) — smartphones (~69 %) et ordinateur de bureau (~71 %), d’après StatCounter ;
- des sites web (un décompte de sites) — serveurs web (~92 % Unix), d’après W3Techs ;
- des livraisons de l’année ou du trimestre (les appareils vendus) — tablettes, casques VR, caisses (POS), d’après IDC ou Counterpoint ;
- un parc installé (les machines réellement en service) — les distributeurs de billets ;
- un nombre de systèmes ou de cœurs de calcul (un décompte direct) — les 500 du TOP500 pour les superordinateurs, la part des cœurs Azure pour le cloud.
Les pourcentages ne sont donc pas comparables entre segments et ne s’additionnent pas. Les sources de chaque chiffre sont données dans les articles qui suivent, où chaque segment est détaillé. Et là où aucun chiffre fiable par système d’exploitation n’existe (CDN, équipements réseau, mainframes…), le tableau l’indique — « pas de part chiffrée ».
