Dans l’article précédent sur les licences copyleft, un détail méritait qu’on s’y arrête vraiment : la GPLv3 (2007) a ajouté une clause anti-tivoïsation, et le noyau Linux, lui, n’est jamais passé à la GPLv3. L’opposant le plus visible à cette version : Linus Torvalds, le créateur de Linux.
On pourrait croire qu’il est favorable au DRM, ou qu’il néglige la liberté de l’utilisateur. Ni l’un ni l’autre : sa position est cohérente et repose sur une idée précise — une licence logicielle doit régir le logiciel, pas le matériel. La décortiquer est utile, car elle révèle une ligne de fracture réelle à l’intérieur même du monde du libre.
Un préalable : « GPLv2 only », pas « v2 or later »#
Beaucoup de projets se publient sous « GPLv2 or later » (« v2 ou toute version ultérieure ») : une telle formulation autorise quiconque à basculer le code vers une version plus récente de la licence. Le noyau Linux, lui, est sous GPLv2 seulement — son fichier COPYING précise qu’il est régi « under the terms of the GNU General Public License version 2 only », sans l’option « or later ».
Conséquence pratique : même si tout le monde le voulait, passer le noyau en GPLv3 exigerait l’accord de tous les détenteurs de droits — des milliers de contributeurs accumulés sur des décennies. C’est, dans les faits, impossible. Le « v2 only » est donc à la fois un verrou pratique et un choix délibéré : avant même tout débat d’opinion, la bascule était hors de portée.
Sources : Linux kernel, fichier
COPYING· Documentation noyau, « License rules ».
L’objection de fond : la licence couvre le logiciel, pas le matériel#
Le cœur du désaccord porte sur la clause anti-tivoïsation. Le principe que défend Torvalds, dans ses propres mots (janvier 2006) :
« I believe that a software license should cover the software it licenses. » (« Je crois qu’une licence logicielle devrait couvrir le logiciel qu’elle licencie. »)
Pour lui, qu’un appareil n’accepte que des micrologiciels signés relève du design matériel — une décision de fabricant, pas l’affaire de la licence du logiciel. Il le dit sans détour (février 2006) :
« I literally feel that we do not — as software developers — have the moral right to enforce our rules on hardware manufacturers. […] I do software, and I license software. » (« Je crois sincèrement que nous n’avons pas, en tant que développeurs de logiciels, le droit moral d’imposer nos règles aux fabricants de matériel. […] Je fais du logiciel, et je licencie du logiciel. »)
Or la GPLv3 exige, pour ce genre d’appareils, que le fabricant fournisse de quoi installer et exécuter une version modifiée (les « installation information », c’est-à-dire en pratique les clés de signature). C’est précisément ce point que Torvalds rejette :
« I think it’s insane to require people to make their private signing keys available, for example. I wouldn’t do it. » (« Je trouve insensé d’exiger des gens qu’ils rendent disponibles leurs clés de signature privées, par exemple. Je ne le ferais pas. »)
Il est même allé jusqu’à juger le terme « tivoïsation » lui-même déplacé, faisant valoir que TiVo respectait la GPLv2 (l’entreprise publiait bien le code source) et n’avait donc, de son point de vue, rien fait d’illégitime.
Sources : messages de Linus Torvalds (janvier-février 2006) — archive thématique « GPL » sur yarchive.net (copies verbatim avec dates et Message-ID) · Computerworld, « Torvalds says no to GPLv3 » · fil LKML « GPL V3 and Linux ».
« Favorable au DRM » : ce qu’il a vraiment dit#
L’étiquette n’est pas inventée : Torvalds a écrit noir sur blanc, en avril 2003, « I want to make it clear that DRM is perfectly ok with Linux! », et il s’est opposé à ce qu’on se serve de la GPL pour interdire le DRM. Mais « le DRM est permis » ne veut pas dire « le DRM, c’est bien » : c’est exactement la même règle que pour le matériel — une licence dit ce qu’on doit partager (le code source), pas ce qu’on a le droit de faire avec le logiciel. Refuser qu’elle bannisse un usage n’est pas en faire l’éloge.
Ce qu’il a refusé dans la GPLv3 n’est donc pas « moins de DRM », mais l’obligation liée au matériel (livrer les clés de signature). Et face aux verrous, son pari n’est pas la coercition par la licence mais la concurrence : il estimait qu’un matériel qui bride ses utilisateurs finirait par perdre de lui-même, l’hostilité à l’utilisateur n’étant pas un bon modèle économique.
Autrement dit, là où la FSF veut interdire le verrou par la licence, Torvalds préfère laisser le marché le sanctionner. On peut trouver ce pari naïf ou réaliste — c’est un autre débat — mais permettre le DRM (refuser de l’interdire par la licence) n’est pas le promouvoir.
Sources : LWN.net, « Linus on digital rights management » (avril 2003 — « DRM is perfectly ok with Linux! ») · Linux.com, « Stallman, Torvalds, Moglen share views on DRM and GPLv3 ».
Le vrai clivage : éthique de la FSF contre pragmatisme de l’open source#
Au fond, ce n’est pas une querelle technique mais un désaccord de valeurs, le même qui sépare « logiciel libre » et « open source » :
- Pour Richard Stallman et la FSF, la liberté de l’utilisateur doit être protégée jusque sur sa machine : si vous pouvez lire et modifier le code mais pas exécuter votre version modifiée sur votre propre appareil, la liberté n’est qu’apparente. La clause anti-tivoïsation comble ce vide.
- Pour Torvalds, la GPLv2 est un échange équilibré — « tu reçois le code, tu rends tes modifications du code » — et la licence n’a pas à s’étendre au-delà du code lui-même.
Deux systèmes de valeurs cohérents, pas un camp qui aurait raison contre l’autre. Le résultat, lui, est concret : le projet GPL le plus important au monde, le noyau Linux, est resté en GPLv2 — et il est loin d’être un cas isolé. Quatre ans après la sortie de la v3, environ 42 % des projets libres recensés étaient encore en GPLv2, contre ~6 % en GPLv3 (Black Duck, 2011) ; l’adoption de la v3 est restée partielle, pour des raisons propres à chaque projet, et non par ralliement à Torvalds. Le débat n’a jamais été tranché ; il dit surtout que le « libre » n’est pas monolithique.
Source : GNU General Public License — adoption GPLv2 / GPLv3 (Wikipédia, d’après les données Black Duck 2011).
En somme#
Le refus de la GPLv3 par Torvalds n’est ni un caprice ni une trahison de la liberté : c’est une conception différente du périmètre d’une licence. Stallman veut que la licence protège l’utilisateur jusque dans le matériel ; Torvalds veut qu’elle s’arrête au logiciel. Comprendre ce point, c’est comprendre pourquoi deux personnes également attachées au libre ont pu, en toute bonne foi, choisir des camps opposés — et pourquoi votre téléphone ou votre console, eux, restent souvent verrouillés quoi qu’il arrive.
Sources et références#
- Licence du noyau Linux (GPLv2 only) — fichier
COPYING· Documentation, « License rules » - Déclarations de Torvalds (janvier-février 2006) — archive thématique « GPL » sur yarchive.net (copies verbatim, datées, avec Message-ID traçables) · Computerworld, « Torvalds says no to GPLv3 » · fil LKML « GPL V3 and Linux »
- DRM, position de Torvalds — LWN.net, « Linus on digital rights management » (avril 2003) · Linux.com, « Stallman, Torvalds, Moglen share views on DRM and GPLv3 »
- Tivoïsation et GPLv3 — Tivoization (Wikipédia) · Stallman, « Why Upgrade to GPLv3 » (GNU)
