Les licences copyleft : la liberté qu'on ne peut pas reprendre

Le premier volet de cette série explorait les licences permissives (BSD, MIT, Apache) à travers FreeBSD : elles laissent chacun libre de faire ce qu’il veut du code, y compris le refermer. Voici leur pendant : les licences copyleft.

La différence tient en une idée. Là où le permissif autorise à refermer, le copyleft impose que toute version redistribuée reste libre, code source compris. La plus connue est la GPL, avec ses variantes LGPL et AGPL. Son but n’est pas seulement de partager du code : c’est de faire en sorte que la liberté ne puisse pas être reprise à l’utilisateur en aval.

Qu’est-ce que le copyleft ?#

Le copyleft est un retournement du droit d’auteur. Plutôt que de renoncer à ses droits (comme un versement au domaine public) ou de s’en servir pour interdire (comme le privateur), l’auteur les utilise pour garantir une chose : toute version redistribuée — y compris modifiée — doit rester sous les mêmes conditions libres, code source compris. La liberté devient ainsi transitive, obligée de « ruisseler » jusqu’au dernier maillon ; personne ne peut la refermer en aval. C’est l’exact contraire des licences permissives, qui autorisent justement à refermer.

Le mot lui-même est un jeu de mots, plus ancien que la GPL : on le trouve dès 1976 dans la notice de distribution du Palo Alto Tiny BASIC de Li-Chen Wang — « @COPYLEFT — ALL WRONGS RESERVED », clin d’œil au « All rights reserved » du copyright. Mais ce n’était alors qu’une boutade, sans mécanisme juridique. C’est Richard Stallman qui en a fait une véritable stratégie de licence — il raconte avoir adopté le terme après avoir reçu une enveloppe portant la mention « Copyleft — all rights reversed ».

Sources : « Qu’est-ce que le copyleft ? » (GNU) · « All rights reversed » et origine du terme (Wikipédia).

Comment est née la GPL#

Le mécanisme copyleft n’est pas apparu d’un bloc. Sa première incarnation est la GNU Emacs General Public License, vers 1985 — née en partie d’une mésaventure : du code que Stallman avait utilisé (l’éditeur Gosling Emacs) fut racheté puis refermé par un éditeur tiers, et il voulait empêcher que cela se reproduise. Suivent des licences analogues pour le compilateur GCC et le débogueur GDB. Problème : chacune était propre à son programme (il fallait recopier le texte et y citer le logiciel concerné), si bien qu’elles étaient mutuellement incompatibles.

D’où l’étape décisive : en 1989 (le nom « GNU General Public License » apparaît dès juin 1988), la GPL version 1 généralise ce texte. C’est tout le sens de « généraliste » ici : un seul texte de licence, indépendant de tout programme, applicable tel quel à n’importe quel logiciel — au lieu d’une licence à recopier et adapter pour chaque projet. La GPL n’a donc pas inventé le copyleft (le terme comme le mécanisme lui préexistaient), mais elle en a été la première licence réutilisable — et c’est ce qui a fait son adoption massive.

La suite tient en deux dates. La GPLv2 (1991) ajoute la clause dite « Liberty or Death » (en somme : si une contrainte externe — un brevet, par exemple — vous empêche de distribuer en respectant les libertés, vous ne pouvez pas distribuer du tout) ; c’est elle qui est devenue la licence de référence — le noyau Linux est en GPLv2. La GPLv3 (2007) modernise enfin le texte face à des menaces plus récentes (brevets, tivoïsation), détaillées plus bas.

Sources : Histoire de la GNU GPL (free-soft.org) · GNU General Public License (Wikipédia) · Sam Williams, Free as in Freedom, ch. 9 (O’Reilly).

Deux axes pour ne pas s’y perdre#

Les noms — GPL, LGPL, AGPL, et leurs « v2 »/« v3 » — mélangent deux dimensions indépendantes. Les garder distinctes évite bien des confusions :

  • La force du copyleft — jusqu’où s’étend l’obligation de rester libre : LGPL (faible) → GPL (standard) → AGPL (réseau, la plus étendue).
  • La version dans le tempsv1 (1989)v2 (1991)v3 (2007) : avant tout une modernisation juridique.

Un nom comme « AGPLv3 » n’est donc qu’un point sur chacun de ces deux axes. Les deux sections suivantes les prennent l’un après l’autre.

La famille GPL : LGPL, GPL, AGPL (l’axe de la « force »)#

  • GPL — le copyleft standard. Si vous distribuez un programme qui inclut du code GPL, l’ensemble doit être publié sous GPL, sources comprises.
  • LGPL — un copyleft faible, pensé pour les bibliothèques. Un logiciel privateur peut se lier à une bibliothèque LGPL sans devoir lui-même devenir libre ; seules les modifications de la bibliothèque restent copyleft. Née en 1991 sous le nom Library GPL, elle a été renommée Lesser GPL (v2.1) en 1999 — un changement de nom qui traduit l’intention de la FSF : ne pas en faire le choix par défaut.
  • AGPL — un copyleft « réseau », le plus étendu. Il ferme le « trou du SaaS » : avec la GPL, faire tourner un logiciel modifié comme service en ligne (sans en distribuer le binaire) ne déclenche pas l’obligation de partager les sources. L’AGPL l’étend aux utilisateurs qui interagissent avec le programme à travers un réseau (sa clause « Remote Network Interaction »). Elle descend de l’Affero GPL (2002) ; la GNU AGPLv3 date de novembre 2007.

Sources : GNU LGPL (gnu.org) · Historique de la LGPL (FOSSA) · GNU Affero GPL (Wikipédia).

Reste l’autre axe : l’évolution des versions. C’est là qu’intervient la GPLv3, dont le cas le plus emblématique — celui par lequel le sujet est le plus souvent (mal) compris — est la tivoïsation.

Tivoïsation et asymétrie de pouvoir#

Arrêtons-nous sur un concept clé, car il est souvent mal expliqué : la tivoïsation.

Le terme vient de la box TiVo, un enregistreur vidéo qui utilisait… Linux, sous licence GPLv2. Conformément à la GPL, TiVo publiait bien le code source. Mais l’appareil était conçu pour n’exécuter que des binaires signés par le fabricant : l’utilisateur pouvait lire le code, le modifier, le recompiler… sans jamais pouvoir faire tourner sa version modifiée sur sa propre box. La liberté sur le papier, le verrou dans le matériel. Richard Stallman a forgé le mot pour désigner ce contournement, et la FSF l’a explicitement interdit dans la GPLv3 (2007) via une clause dite « anti-tivoïsation ».

Une précision s’impose ici, car le raccourci est tentant : on pourrait croire que la tivoïsation relève des licences permissives — c’est l’inverse. La tivoïsation est un problème de copyleft. Si TiVo a dû ruser avec le matériel, c’est précisément parce que la GPLv2 l’obligeait à livrer le code source : ne pouvant pas cacher les sources, il a verrouillé le matériel pour empêcher quand même les modifications. Avec une licence permissive, ce détour n’a aucun intérêt : le fabricant n’a pas besoin de verrouiller quoi que ce soit, puisqu’il peut tout simplement ne jamais publier le code. Le permissif est même plus radical — il rend le verrou juridiquement gratuit — mais cela n’a rien à voir avec la tivoïsation.

Détail révélateur : le noyau Linux est resté en GPLv2 et n’est jamais passé à la GPLv3. Linus Torvalds a explicitement rejeté la clause anti-tivoïsation, qu’il juge hors du périmètre d’une licence logicielle. Le sujet divise donc jusqu’au cœur du monde libre — au point que je lui consacre un article à part.

Reste l’essentiel : l’asymétrie de pouvoir. Que ce soit par tivoïsation (copyleft verrouillé) ou par fermeture pure (permissif), le résultat pour l’utilisateur est le même. Le modèle profite massivement aux méga-corporations — liberté totale d’innover sur une base libre, coûts de R&D massivement réduits (des décennies de développement d’un OS dont on hérite sans avoir à le bâtir), secrets industriels parfaitement protégés. Mais côté utilisateurs, PME et particuliers, c’est tout l’inverse : impossibilité de réparer, obsolescence programmée par une simple mise à jour logicielle, dépendance totale au constructeur. La console que vous avez payée, vous ne la contrôlez pas.

Sources : Tivoization (Wikipédia) · Richard Stallman, « Why Upgrade to GPLv3 » (GNU) · « Tivoization & Your Right to Install » (Software Freedom Conservancy)

Au-delà de la tivoïsation : les autres apports de la GPLv3#

La tivoïsation est l’ajout le plus connu de la v3, mais pas le seul. Les autres visent surtout à boucher des failles juridiques apparues depuis 1991 :

  • Brevets — la v3 inclut une concession de brevets explicite : qui distribue du code GPLv3 accorde aux destinataires une licence sur ses propres brevets couvrant ce code, ce qui les protège d’une attaque ultérieure.
  • Compatibilité avec Apache 2.0 — conséquence directe : la clause de brevets d’Apache 2.0 était une « restriction supplémentaire » incompatible avec la GPLv2 ; la GPLv3 la rend compatible, ce qui permet enfin de combiner les deux bases de code.
  • Anti-DRM — la v3 précise qu’un logiciel GPL ne peut pas servir de verrou « anti-contournement » opposable à l’utilisateur.
  • Formulation internationalisée — un vocabulaire juridique moins centré sur le droit américain, pour mieux tenir hors des États-Unis.

Sources : « A Quick Guide to GPLv3 » (GNU) · Stallman, « Why Upgrade to GPLv3 » (GNU) · Apache Software Foundation, « Apache License v2.0 and GPL Compatibility ».

Deux philosophies, un souhait#

Au fond, permissif et copyleft ne s’opposent pas sur la technique : ils portent deux philosophies. Les licences permissives sont dans l’esprit de l’open source — faire le meilleur logiciel possible, le plus largement réutilisé, en laissant chacun libre d’en faire ce qu’il veut, y compris le refermer. Le copyleft est dans l’esprit du logiciel libre au sens de la FSF — faire en sorte que la liberté de l’utilisateur ne puisse pas lui être reprise en chemin : elle y est transitive, obligée de « ruisseler » jusqu’au dernier maillon. La première démarche est d’abord pragmatique ; la seconde, d’abord éthique.

Source : Richard Stallman, « Pourquoi l’open source passe à côté du problème que soulève le logiciel libre ».

Je n’en tire pas une leçon à donner. Comme je le raconte dans l’article fondateur, je gagne moi-même ma vie sur du logiciel privateur — autant dire que je serais mal placé pour expliquer aux autres ce qu’ils doivent faire. Ma préférence va à la philosophie qui place la liberté de l’utilisateur au centre ; mais c’est une préférence, pas un verdict.

Alors je ne terminerai pas par un jugement, mais par un souhait : celui d’un monde informatique plus libre, où chacun puisse comprendre, réparer et prolonger les outils dont sa vie dépend. Permissif et copyleft y contribuent, chacun à sa manière — et FreeBSD, dont le code fait tourner une part de l’infrastructure mondiale, en fait pleinement partie.

Sources et références#

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Par Yanal-Yves FARGIALLA • Mis à jour le 21 juin 2026 (Rédaction assistée par IA, révision finale par l'auteur)
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