L'envers des licences permissives — FreeBSD, et la liberté pour qui ?

Dans l’article fondateur de cette série, je racontais comment le logiciel privateur finit par abandonner ses utilisateurs. La réponse que je défends, c’est le logiciel libre. Mais « libre » n’est pas un bloc : il existe deux grandes familles de licences, aux philosophies opposées.

  • Les licences permissives (BSD, MIT, Apache…) : faire ce que l’on veut du code, y compris le refermer dans un produit propriétaire.
  • Les licences copyleft : imposer que toute version redistribuée reste libre. La plus connue est la GPL, mais elle n’est pas la seule : la LGPL, l’AGPL ou la MPL déclinent la même idée à des degrés divers.

Cet article explore la première famille — les licences permissives — à travers le cas le plus spectaculaire qui soit : FreeBSD, ce système d’exploitation que vous utilisez probablement tous les jours sans le savoir. La seconde, le copyleft, fera l’objet d’un article dédié.

Qu’est-ce qu’une licence permissive ?#

Une licence permissive — les principales sont BSD (2 ou 3 clauses), MIT et Apache 2.0 — repose sur une idée simple : donner à celui qui reçoit le code une liberté quasi totale. Concrètement, trois droits :

  • le droit de modifier le code ;
  • le droit de le redistribuer ;
  • le droit de le fermer — c’est-à-dire d’en faire un produit propriétaire, une boîte noire, sans publier ses modifications.

En échange, une seule véritable contrainte : conserver la mention de copyright et de licence d’origine. C’est tout. (Apache 2.0 ajoute une clause de concession de brevets et un fichier NOTICE ; BSD-3 interdit d’utiliser le nom des auteurs pour endosser un produit dérivé — mais l’esprit reste le même.)

C’est là toute la différence avec le copyleft (la GPL en est l’exemple le plus connu), que nous verrons en détail dans un prochain article : une licence copyleft impose que toute version redistribuée reste libre, code source inclus. La licence permissive ne l’impose pas. Elle autorise donc explicitement à reprendre du libre pour en faire du privateur. Retenez cette phrase : tout l’article en découle.

FreeBSD, un système d’exploitation complet, libre… et permissif#

Pour voir ce que cela donne en pratique, un bon exemple est FreeBSD. Et la première chose à comprendre, c’est que ce n’est pas une « distribution » comme Ubuntu ou Fedora.

GNU/Linux, c’est un noyau (Linux) assemblé avec une foule de logiciels venus de projets séparés (le userland GNU, etc.), réunis par un distributeur. FreeBSD, à l’inverse, développe le noyau ET le userland (les outils de base du système) ensemble, dans un seul et même arbre de code source. Le résultat est un système d’exploitation complet, cohérent et unifié, pensé d’un bloc.

Cette cohérence lui a valu une réputation d’extrême stabilité, en particulier sur deux terrains : une pile réseau TCP/IP réputée parmi les meilleures de l’industrie, et l’intégration native du système de fichiers ZFS. C’est précisément ce qui en fait un choix de prédilection pour l’infrastructure — là où il faut tenir des charges énormes pendant des années sans broncher. Et c’est là que les licences permissives entrent en scène.

Comment les géants exploitent FreeBSD#

Netflix : l’infrastructure invisible#

Quand vous regardez une vidéo Netflix, elle ne vient probablement pas d’un lointain data center, mais d’un boîtier Open Connect Appliance (OCA) installé directement chez votre fournisseur d’accès (Free, Orange, etc.). Et ces boîtiers tournent sous FreeBSD.

L’échelle est considérable : Netflix a dépensé plus d’un milliard de dollars pour développer et déployer plus de 8 000 de ces appliances, installées par plus de 1 000 fournisseurs d’accès — ce qui a permis à ces derniers d’économiser 1,25 milliard de dollars (à fin 2021), en évitant de faire transiter tout ce trafic vidéo sur leurs liens. Côté performances, des ingénieurs de Netflix ont présenté à l’EuroBSDCon 2022 un seul serveur capable de servir près de 800 Gb/s de vidéo chiffrée.

Netflix illustre le modèle permissif en pratique : bâtir l’un des plus gros services propriétaires du monde sur une base libre, en ne reversant que ce qu’on a intérêt à reverser. Et c’est justement ce que fait Netflix : il reverse ses modifications du noyau à FreeBSD, et fait tourner ses serveurs sur FreeBSD-CURRENT (la branche de développement) — non par générosité, mais par intérêt bien compris : garder un fork privé qui diverge de l’amont coûte cher en « dette technique ». Il garde en revanche fermée sa couche applicative — le logiciel Open Connect lui-même : serveur de diffusion, algorithmes de cache et de placement de contenu.

Mais soyons honnêtes, car le point est important pour la suite : une licence copyleft (GPL) n’y changerait presque rien. D’abord parce que cette couche fermée tourne en espace utilisateur : même sur un noyau copyleft comme Linux, une application qui se contente d’appeler le noyau n’est pas une « œuvre dérivée » et peut rester propriétaire (c’est pourquoi tant de logiciels fermés tournent sur Linux). Ensuite parce que le copyleft ne se déclenche qu’à la distribution du logiciel : or les boîtiers restent la propriété de Netflix, opérés en interne — et son noyau modifié est de toute façon déjà public, par choix. Pour de l’infrastructure opérée en interne, le choix de licence pèse donc peu. Là où il devient décisif, c’est quand le logiciel est livré entre les mains de l’utilisateur final — exactement ce que montrent les deux cas suivants.

Sources : Open Connect (Wikipédia) (système FreeBSD ; plus d'1 Md$ pour 8 000+ OCA ; 1,25 Md$ d’économies pour les FAI à fin 2021) · Netflix sert près de 800 Gb/s sur FreeBSD (EuroBSDCon 2022) · stratégie d’upstream pour réduire la dette technique : étude de cas Netflix (FreeBSD Foundation), « Netflix and FreeBSD », J. Looney, FOSDEM 2019 · sur copyleft, espace utilisateur et distribution : GNU GPL FAQ

Sony PlayStation : la forteresse verrouillée#

La généalogie des consoles Sony est une histoire de BSD. La PS3 s’appuyait déjà sur un système interne (CellOS) forké à la fois de FreeBSD et de NetBSD. La PS4 a basculé entièrement sur un système baptisé Orbis OS, un fork de FreeBSD 9.0. La PS5, elle, tourne sous un système interne nommé ProsperoOS, basé sur FreeBSD 11.

Petite précision d’honnêteté, parce qu’elle compte : pour la PS5, Sony ne communique rien. Le nom « ProsperoOS » et la version « FreeBSD 11 » sont déduits par des chercheurs en sécurité qui réparent et étudient la console (rétro-ingénierie), pas confirmés officiellement. Je le signale d’autant plus volontiers qu’on lit souvent que la PS5 tournerait sous « Orbis OS 2.0 » — c’est une confusion : Orbis est le nom de code de la PS4, Prospero celui de la PS5.

Pourquoi FreeBSD pour une console ? Pour deux raisons qui vont ensemble : un OS x86 industriel et robuste, et une licence qui autorise à tout verrouiller. Sony ferme l’essentiel — pilotes graphiques co-développés avec AMD, hyperviseur de sécurité, interface utilisateur — et conçoit la machine pour n’exécuter que du code signé, afin de bloquer le piratage. Logiquement, l’entreprise reverse très peu à l’amont : le matériel est trop spécifique, et le secret fait partie de la sécurité.

Sources — PS3 : PlayStation 3 system software (Wikipédia) (« a fork of both FreeBSD and NetBSD ») · PS4 : PlayStation 4 system software (Wikipédia), « PlayStation 4 runs modified FreeBSD 9.0: Orbis OS » (OSNews) · PS5 : PS5 Kernel — FreeBSD 11.0 / __FreeBSD_version 1100122 (PS5 Developer wiki, rétro-ingénierie)

Apple : le Frankenstein technologique#

Le cas le plus profond est celui d’Apple, et il remonte loin. En 1985, Steve Jobs quitte Apple et fonde NeXT, dont le système NeXTSTEP (1989) marie un noyau Mach et un sous-système Unix 4.3BSD. Quand Apple rachète NeXT en 1996, c’est NeXTSTEP qui devient le socle de Mac OS X — et donc, aujourd’hui, de macOS, iOS, watchOS et tvOS.

Au cœur de ces systèmes : le noyau XNU, dit « hybride ». Il combine le micro-noyau Mach, une couche BSD (issue de 4.3BSD, puis enrichie de 4.4BSD et de code FreeBSD : réseau, compatibilité POSIX, système de fichiers) et IOKit pour les pilotes. Conséquence concrète et amusante : quand vous tapez ls ou cp dans le Terminal d’un Mac, vous utilisez les versions BSD de ces commandes, pas les versions GNU que connaissent les linuxiens.

Mais Apple illustre surtout une autre facette des licences. Attention à ne pas exagérer : Apple a longtemps embarqué du logiciel sous GPLv2 (le compilateur GCC, le shell bash…). Ce qu’elle refuse méthodiquement, c’est la GPLv3 (publiée en 2007). Trois exemples, tous au moment précis où le logiciel est passé de GPLv2 à GPLv3 :

  • Le compilateur. Apple a longtemps utilisé GCC, puis l’a figé à la version 4.2.1 — la dernière publiée sous GPLv2 — avant de financer et d’adopter Clang/LLVM, sous licence permissive. Sur un Mac, taper gcc lance en réalité Clang.
  • Le shell. Apple a de même gardé bash 3.2 (la dernière version sous GPLv2) pendant des années, refusant les versions suivantes passées en GPLv3, puis a fait de zsh le shell par défaut à partir de macOS Catalina (2019).
  • Le partage de fichiers Windows. Quand le projet Samba est passé en GPLv3, Apple l’a tout bonnement retiré de macOS (Lion, 2011) pour le remplacer par sa propre implémentation du protocole SMB.

Et pourtant — c’est là que c’est savoureux — quand Apple publie son propre code, elle ne choisit pas une licence permissive. Le cœur libre de macOS, Darwin, est diffusé sous l’Apple Public Source License (APSL) : une licence que la FSF reconnaît comme libre, mais qui est copyleft et incompatible avec la GPL — la FSF la compare même à l’AGPL pour une clause obligeant à publier ses modifications dès qu’on déploie le logiciel à l’extérieur. Autrement dit, Apple fuit le copyleft pour le code qu’elle consomme, mais en attache un à celui qu’elle diffuse. Preuve, s’il en fallait, que le choix d’une licence n’est pas affaire de principe, mais d’intérêt — selon qu’on est celui qui prend ou celui qui donne.

Pourquoi cette constance à éviter la GPLv3 ? Parce qu’elle contient des clauses qu’Apple ne veut pas accepter — en particulier ses obligations sur les brevets et sa clause « anti-tivoïsation », sur laquelle revient un article dédié de cette série.

Sources : Apple’s Open Source Roots: The BSD Heritage Behind macOS and iOS (FreeBSD Foundation) · Darwin (operating system) (Wikipédia) · bash → zsh et la raison GPLv3 : « Why does macOS Catalina use Zsh instead of Bash? Licensing » (The Next Web), zsh, shell par défaut (doc Apple) · Samba retiré pour cause de GPLv3 : OSNews, Engadget · APSL : Apple Public Source License (Wikipédia), classification FSF (liste des licences GNU)

La nuance : ce que les géants rendent vraiment#

Le tableau serait malhonnête s’il était purement à charge. Même quand l’utilisateur final est verrouillé, l’écosystème libre tire de réels bénéfices de la présence de ces géants. Trois faits, vérifiés :

  • Le financement. Netflix est un soutien financier régulier de la FreeBSD Foundation (dons et matériel pour les développeurs). (En revanche, pour Apple et Sony, je n’ai pas trouvé de financement direct documenté de la FreeBSD Foundation ; leur apport majeur passe ailleurs — voir ci-dessous.)
  • LLVM/Clang, le contre-don le plus précieux. En refusant la GPLv3 pour ses outils, Apple a propulsé un compilateur moderne entièrement neuf : LLVM/Clang, aujourd’hui sous licence Apache 2.0 (avec exceptions LLVM) — à l’origine sous une licence permissive de type BSD (NCSA). Apple a embauché son créateur Chris Lattner dès 2005 ; et Sony fait partie des contributeurs de Clang. Or ce compilateur profite désormais à toute l’industrie, y compris à Linux et à FreeBSD. Un outil né d’un refus de la GPL est devenu un bien commun.
  • Les briques partagées. WebKit, le moteur de rendu d’Apple, est lui-même un fork de KHTML (le moteur du projet libre KDE, sous LGPL) — et il a redéfini le web moderne (Chrome lui-même en descend). Bonjour/mDNSResponder, la découverte de services réseau d’Apple, a été publié sous Apache 2.0.

Autrement dit : les licences permissives créent une circulation, imparfaite mais réelle, entre les géants et les communautés. Ce serait caricatural de n’y voir qu’un pillage.

Sources : FreeBSD Foundation — Record Growth and Partner Investments (2024) · LLVM (Wikipédia) · Clang (Wikipédia) · WebKit (Wikipédia) · Bonjour (Wikipédia)

Et le copyleft ?#

Les licences permissives, on l’a vu, laissent les géants bâtir du propriétaire sur une base libre — tout en lui rendant, par intérêt, de précieux contre-dons. C’est cohérent avec la philosophie de l’open source : faire le meilleur logiciel possible, le plus largement réutilisé. L’autre grande famille de licences libres — le copyleft (GPL, LGPL, AGPL) — poursuit un tout autre but : empêcher que la liberté soit reprise à l’utilisateur. Ce sera l’objet d’un prochain article de cette série, qui partira d’un cas devenu emblématique, la tivoïsation, et débouchera sur une conclusion commune à nos deux familles de licences.

Sources et références#

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Par Yanal-Yves FARGIALLA • Mis à jour le 4 juillet 2026 (Rédaction assistée par IA, révision finale par l'auteur)
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